Café-philo du 16 janvier 2008 au Café des Arts à Poitiers

13 personnes présentes.

Sujets proposés :

  1. L’homme se caractérise-t-il par son amplitude ? [4]
  2. Les criminels ne sont-ils pas au fond si ignobles ? [2]
  3. Faut-il nécessairement comprendre ce que l’on apprend ? [4]/[5]
  4. Les fleurs font-elles du bruit en poussant ? [3]
  5. Les souvenirs sont-ils les mégots de l’existence ? [4]
  6. Où se trouve la différence ? [6]
  7. Comment change-t-on d’avis ? [7]/[6] sujet débattu
  8. Que faire avant la mort ? [5]

– Pour certain, le meilleur moyen de ne pas changer d’avis est de ne pas en avoir. Cette assertion, pour profonde qu’elle soit, biaise d’emblée les données du débat. En effet, elle détourne la question « comment change t-on d’avis » qui nous obligerait, au passage, à nous interroger sur la manière dont on se forge un avis, au profit d’une autre question : « doit-on (ou pas) avoir un avis ? ». Nouvelle question qui, elle-même, mérite le détour vers : « peut-on ne pas avoir d’avis ? » et « à quoi sert-il d’avoir un avis ? ».
– Il ne vient pas immédiatement à l’esprit de préciser ce qu’est un avis. Disons pour l’instant que c’est penser quelque chose sur quelque chose. Avoir un avis conduirait alors à une clôture intellectuelle qui empêcherait de continuer à penser la chose. La pensée permanente et dynamique ( !), s’interromprait au profit d’une pensée figée ; une sorte de fossilisation intellectuelle de notre regard sur l’objet en question ! On approche ici l’idée d’une certitude où les choses sont ce qu’elles sont et pour toujours. Notre avis devrait donc rendre compte de cette réalité objective de l’objet. Il y a quelque chose d’exact dans cette réflexion. En effet, les systèmes fermés, à forte homéostasie (équilibre interne) fonctionnent grâce (entre autre) à ces deux caractéristiques et meurent (entre autre) à causes de celles-là mêmes. Il existe donc pour certains objets, une réalité intrinsèque finie, objective et définitive, ce que l’on peut peut-être traduire philosophiquement par le noumène, chez KANT. On ne pourrait alors, pour être intellectuellement irréprochable, arrêter de penser la chose que lorsque l’on a atteint sa vérité. Mais comment saurions nous que nous en avons atteint la réalité « nouménale » ? La science répond parfois à cela, lorsqu’elle authentifie une réalité objective. Mais le propre de la science n’est il pas de nous inciter à aller au-delà de là où nous en sommes. Atteindre la « vérité » dans ce contexte là n’est donc pas inhibition de la pensée et rejet de la complexité. Cela répond davantage à une organisation de la démarche de réflexion. Car cette démarche nécessite des étapes intermédiaires, des tâtonnements, des vérifications, des avis successifs qui nous conduisent, dans le meilleur des cas, à la connaissance (une connaissance). Notre avis constitue alors le matériau sur lequel nous appuyons notre expérimentation pour nous forger un avis d’un autre niveau. En effet, la connaissance que nous avons des choses ne se donne pas à lire immédiatement.
– Mais tous les systèmes ne fonctionnent pas avec cette réalité immuable des systèmes fermés. Pour les systèmes dits ouverts (ou vivants), ils n’y a pas de réalité figée mais une adaptation permanente à leur environnement, gage de leur évolution et donc de leur survie. S’il est certes dommage d’avoir un avis qui, inhibant ( ?) notre réflexion sur la chose, n’en donnerait qu’une vision partielle, il est désespérément de rechercher sa vérité objective, alors que celle-ci n’existe pas puisqu’elle est en évolution permanente. L’individu est un système vivant et ouvert, s’il ne fait pas preuve d’une trop grande rigidité (homéostasie). Plus il est en interaction avec des systèmes similaires et plus les échanges (d’avis) seront nombreux. Ainsi, ses chances d’enrichir ses propres avis seront-elle plus importantes.
– Il ne faut donc pas confondre la réalité du monde et le regard que nous portons sur cette réalité. Un avis doit-il être conforme à la réalité (! !!) des choses. Il existe des réalités objectives que la réflexion nous permet d’approcher, vers lesquelles les avis peuvent tendre à l’unanimité. Il existe des réalités subjectives, appréciées à partir de critères personnels qui rendent compte de la diversité. Notre avis est conforme à notre perception de la réalité. Un avis ne dit pas la réalité objective de la chose, il éclaire sur notre rapport subjectif à cette chose et dit autant de la chose que de nous.
– Pourtant, nous voyons bien que dans certaines situations, notre occlusion au monde est manifeste, notamment lorsque nous avons un avis tranché. Les extrémismes sont des exemples éloquents de cet état. Cette situation pose une double question : qu’est-ce qui nous aide à nous forger un avis et quels en sont les enjeux ?
– Ce qui apparaît le plus évident, c’est que nous construisons nos avis à coup d’arguments (avisé. Qui a un jugement réfléchi et agit avec prudence et sagacité). C’est dans l’explication et la compréhension des situations que nous pourrons nous faire un point de vue. Mais complément ou substrat à cette réflexion, l’expérience nous apporte aussi les arguments nécessaires à l’élaboration de notre avis. On voit ici, sur quel terrain se situe le combat pour élaborer et changer d’avis. Arguments et contre arguments, expériences et contre expériences fournissent à la réflexion les moyens de se faire une raison.
– L’autre élément clé résulte de la dimension affective. On se trouve alors dans le monde sensible de la perception, de l’émotion, de la vie intérieure. On peut alors se trouver personnellement dans des appréciations antagonistes sur une question. On peut être raisonnablement contre la peine de mort et la revendiquer lorsque l’on est personnellement touché par un crime. Selon la nature de chacun, et aussi sa capacité à rester centré sur soi même ou à se décentrer, c’est la raison ou l’émotion qui l’emportera. Mais ces deux critères ne semblent pas suffisants pour trancher. La question des enjeux intervient également. A quoi sert d’avoir un avis ?
– Que cela soit sur le plan individuel ou sur le plan collectif, un avis sert à construire et c’est ce qui fait l’importance d’en avoir un. Se construire une identité sociale par exemple, au travers d’une appartenance à un groupe et donc échanger ses avis avec un groupe de pairs. Se construire en se forgeant des valeurs à partir d’une différenciation entre ce qui est éthiquement bon et ce qui est mauvais (avis : de l’ancien français. Ce m’est avis ; ce qui me semble bon). Se construire dans l’opposition de ses points de vue à ceux des autres, c’est-à-dire dans la construction d’un lien social. Se construire par une mise en acte de son avis, dans la réalité. Avoir un avis, c’est permettre à une société de faire consensus sur une question (referendum par exemple) et de légiférer ou de s’opposer (manifestation) et faire pression. Avoir un avis permet de donner du sens à sa vie, en fonction de ses intérêts affectif, économique, intellectuel, politique, … C’est pour cela que, d’avoir un avis sur la couleur de la tapisserie ou sur la peine de mort, relève de la même logique de construction de sens. Chacun mesure les enjeux de l’expression de son avis relativement à son intérêt. Ne doutons pas que certains ont plus d’intérêt à manifester leur point de vue sur la couleur de la tapisserie que sur la peine de mort. Cela ne signifie pas que les conséquences collectives soient les mêmes. Au-delà des arguments et des émotions, c’est peut-être l’enjeu que nous plaçons dans notre avis qui nous rendra plus ou moins inflexible au changement.
– On peut illustrer cette position dans le rapport entre avis et autorité. Il arrive, dans le cadre de relations hiérarchiques que l’on nous demande d’agir contrairement à notre point de vue. Nous pouvons nous exécuter, ce qui ne nous empêche pas de conserver notre opinion (ni de la changer d’ailleurs). Nous pouvons aussi refuser. C’est finalement l’évaluation de l’enjeu qui nous fait opter pour l’une ou l’autre des directions. La question n’est pas tant de savoir si ce que l’on nous demande est tellement opposé à notre point de vue, nos convictions, nos croyances et autres certitudes, mais de savoir si celles-ci sont si importantes pour nous que nous ne puissions y renoncer. Car n’oublions pas qu’elles sont le ferment de notre construction identitaire et sociale.

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